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L'INCONSOLABLE MONSIEUR CARD - UN PRIVE A BABYLONE - RICHARD BRAUTIGAN

Publié le par Bob

L'INCONSOLABLE MONSIEUR CARD - UN PRIVE A BABYLONE - RICHARD BRAUTIGAN

Introduction* : « Ah, le geste bleu ! »

1942. San Francisco. Babylone. C'est la dèche totale pour le détective C. Card qui ne détecte plus grand chose. C'est peut-être la faute à ce rêve récurrent. Quand il rêve de Babylone il n'est plus disponible, il gomme le réel. C'est ballot, il est enfin sur une affaire. Alors il lutte et part à la recherche de balles pour son revolver. Il rencontre le sergent Rink et puis il file de nouveau à Babylone pour retrouver Nana-Dirat.

Ce roman entre dans le cadre de mes lectures spéciales balnéaires. Spéciales parce que ce sont des auteurs et des œuvres indispensables que je ne prends pas le temps de lire le reste de l'année. Balnéaires parce que... balnéaires. J'ai choisi Richard Brautigan pour commencer cette petite série. Un auteur qui m'a été très très vivement recommandé. Un privé à Babylone est son seul roman apparenté – on verra plus tard pourquoi - au genre policier.

Si déconcertante en apparence et cependant si fertile, la langue de l'auteur opère comme un souffle d'air fugace qui laisse en suspens des fragrances discrètes diffusant à notre convenance un gaz hilarant, des vapeurs chagrines ou une brise silencieuse mais suggestive. « Mon appartement est si sale qu'il n'y a pas longtemps j'ai remplacé les ampoules de soixante quinze watts en ampoules de vingt-cinq pour ne plus être obligé de voir tout ça.[...] Heureusement que l'appartement n'a pas de fenêtres, parce que alors là j'aurais vraiment été dans la panade. Mon appartement était si sombre qu'on aurait dit l'ombre d'un appartement. » Le récit est parsemé de ces phrases aussi saugrenues que poétiques, aussi sombres que clownesques. Brautigan l'alchimiste met en action son pilon magique. Il bombarde, cabosse, déstructure. Et c'est une forme humaine qui se matérialise dans le creuset romanesque. Entre deux plaintes, deux saillies cocasses le sculpteur de mots nous invite à la table des inconsolables qui n'ont pour seul exutoire que la fuite vers un refuge onirique - un scénario mythologique pour Card dont il se gorge alors que des humeurs noires circulent dans son corps.

On n'a pas grand chose à raconter sur l'histoire, elle est secondaire : un mec qui doit récupérer un corps mort. Il y a peut-être un début et à la fin Card glisse négligemment qu'il est revenu au point de départ – à sa façon l'auteur moqueur met une petite tape amicale derrière le crâne du lecteur de polars pour lui signifier qu'il l'a bien eu. Il y a ce mec qui erre. C'est un voyage poétique vers l'autre et vers l'ailleurs. Et ce sont ses rencontres – à Babylone et dans sa ville - qui mettent en branle la mécanique. Une foutue machinerie ! Les relations du narrateur illuminé sont tout aussi fraternelles que non convenues. Il fermera le ban avec sa mère dans un cimetière.

Maman aimait bien m’appeler enfant de salaud parfois.

J’y étais habitué.

« Puisque tu es ici, va donc dire quelque chose à l’homme que tu as assassiné. Demande-lui pardon », dit-elle en me conduisant manu militari à sa tombe.[...] « Je te demande pardon, Papa, dis-je.

Eh bien, il me semble, dit ma mère. Quel vilain garçon tu es. Ton papa n’est sans doute plus qu’un squelette à l’heure qu’il est. »

« Mais qui est ce drôle de coco ? Quel sacré branleur halluciné ! » pourrait-on se demander de prime abord. Et ce roman – le lecteur désabusé parlera peut-être de performance infantile - dépasse tout ce que l'on a pu lire auparavant. Avez-vous seulement une fois, une seule, tenté de vous approcher du vide et de ressentir cette ivresse qui est sans égal ? L'expérience est trop jouissive pour la gâcher avec des péroraisons insipides. Approchez pour de vrai m'sieurs dames ! Osez balancer votre capacité de discernement dans une basse-fosse ! Car Brautigan se joue des codes comme un bateleur de ses spectateurs. Il se complaît dans la discordance, l'absence d'équilibre qui est, pour lui, synonyme de liberté. Liberté ? Osons la Liberté ! Brautigan est notre sauveur.

Mention : Et cette femme qui boit autant de litres de bière et qui ne va jamais aux toilettes...

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

« Un privé à Babylone » traduit de l'américain par Marc Chénetier, préface de Claude Klotz, Paris, Christian Bourgois – 10/18, coll. Domaine étranger, [1981, 1983, 2003], 2010, 244 pages

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