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DES MURMURES ASSOURDISSANTS - RIEN NE SE PERD - CLOE MEHDI

Publié le par Bob

Introduction* : « La vie est un sacré merdier. »

Mattia a onze ans. Il n’a plus de père, sa mère a disparu, il vit avec son tuteur au parcours difficile et sa compagne suicidaire, son demi-frère est aux abonnés absents, sa sœur fait quelques rares apparitions et il rumine sur la mort de Saïd. Saïd, quinze ans, qui, lors d’un contrôle d’identité, a perdu la vie. Lorsque des tags « Justice pour Saïd » s’affichent sur les murs de la petite ville de banlieue et que Mattia découvre qu’il est suivi les événements vont, dès lors, prendre une tournure dramatique.

Si l’auteure Cloé Mehdi, jeune femme de 24 ans, a choisi un gamin pour être le personnage principal ce n’est certainement pas fortuit. On peut imaginer qu’elle a puisé dans son passé pour en tirer cette fiction mais quoi qu’il en soit ce qui importe c’est le regard d’un enfant déboussolé qui a perdu son innocence et qui fouille dans les débris de vie qui l’entourent et qui ne lâche pas le morceau. Un misérable apprentissage. Une quête forcenée qui se frotte au mutisme de ceux qui lâchement se protègent et le protègent aussi des révélations regrettables. Une quête nécessaire, indispensable qui le déconnecte de sa vie sociale - il fuit l’école. Une quête qui, il le devine, va lui permettre de franchir un cap alors qu’il n’était pas né lorsque Saïd est décédé. Tous ces êtres qui l’entourent sont incapables de montrer une quelconque compassion car ils ne sont que souffrance ou errance. Comment peut-il se sortir de ce bourbier - de ses hallucinations suffocantes - alors que de malheureux événements surviennent ? Peut-être grâce sa psy qui est certainement la seule personne qui l’écoute et à laquelle il se livre, se délivre.

C’est en défaisant la sombre étreinte qui ceinture ce récit, et malgré les soubresauts qui le secoue, que l’auteur permet au lecteur d’apercevoir une lueur d’espoir. C’est en revisitant le passé que les nœuds se desserrent. On peut enfin situer chaque personnage pour ce qu’ils sont, ce qu’ils ont enduré ou accompli, ce qu’ils ont dissimulé. La mort avait frappé. Que reste-t-il à vivre ? Que reste-t-il à ces êtres qui n’ont, ni plus ni moins que les autres, qu’un profond désir d’équité, de respect.

Ce roman aborde de nombreux sujets qui plongent leurs racines dans notre société malade. Quand le mal de vivre se trouve confronté à la violence des injustices sociales l’issue ne peut être que dévastatrice. Quand le coupable passe à travers les mailles grâce à une certaine culture de l’impunité les dissensions se renforcent. Cloé Mehdi met à l’index les bavures policières sans pour autant nier les méfaits de la délinquance - mais quelles en sont les causes ? Elle évoque aussi les conséquences du mal-être avec pour épilogue l’univers psychiatrique, le suicide. « La vie est un sacré merdier » a lancé mon amie Penny en introduction. Mattia le débrouillard est malheureusement bien placé pour nous livrer ses questionnements. L’auteure parvient habilement à percer la chape de plomb qui s’est abattue sur ces personnages. Ce ne sont pas des phénomènes de foire qui s’agitent stupidement mais des citoyens lambda. Elle ne joue pas avec eux, évite le voyeurisme malsain, en intégrant tous les paramètres, sans apitoiement ni fureur, sans effet de style. Elle nous offre un roman noir et social incontournable où l’intrigue originale permet de clore le récit avec un goût amer dans la bouche.

Et c’est avec une grâce étonnante qu’elle introduit un envoûtant lyrisme ponctué par les soliloques de Zé. Qui récite Lamartine, qui récite Aragon. Un miroitement surgit de l’obscurité. La fuite. Dans Rien ne se perd les murmures, les plaintes sont assourdissants. Il faut savoir les entendre, les écouter. C’est important.

Mention : Ecoutez donc « L’affiche rouge » chantée par Léo.

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

« Rien ne se perd » Chloé Mehdi, éditions Jigal Polar, parution : mai 2016, 272 pages.

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