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CRISE DE L'ENTITE, CRISE D'IDENTITE

Publié le par Bob

CRISE DE L'ENTITE, CRISE D'IDENTITE

Introduction : Penny et ses fantasmes : « Pas mal le coup des jumeaux. Tu penses être avec l'un et tu es peut-être avec l'autre mais c'est pas sûr. Du coup, tu fantasmes sur celui qui n'est pas avec toi alors que c'est peut-être lui. »

Ils sont deux. Ils sont une entité. Des jumeaux. L'entité « Jérôme Fansten » est scénariste. L'un est dans la cave, l'autre au grand jour. C'est pas une vie. Et pourtant c'est la leur. Maman n'a déclaré qu'un enfant à leur naissance. Maman avait été violée. Alors, trente années plus tard, l'entité va s'occuper des salopards.

A la lecture du titre – on s'arrête sur la chouette illustration de Winshluss -, on tique un peu. Essai, roman abracadabrantesque, roman noir, récit surréaliste ? On pioche et ça donne une main avec presque tous ces atouts. L'auteur fait dans le scénario de films, de séries et propose ici son quatrième bouquin. Bon, c'est bien un roman avec une intrigue (les clefs sont livrées avec), un thème fort, très fort et par là même un/deux personnage(s) principal(aux) qui crève(nt) l'écran, tutoyant les étoiles et la folie, dézinguant un peu aussi. Cette autofiction met en scène l’entité Jérôme Fansten – quel farceur ! - deux individus aussi dissemblables que ne doivent pas l'être des jumeaux. Et pourtant. L'auteur va s'abreuver de cette altérité de la personnalité – introverti/extraverti – pour créer une tension qui va aller crescendo jusqu'à la rupture. Crac ! Gérer cette entité n'est pas chose aisée mais à un avantage certain lorsqu'il s'agit de se trouver un alibi en béton. L'un peut perpétrer un meurtre tranquillou pendant que l’autre se plante au beau milieu d'un raout hype - avec au passage un portrait au vitriol du petit monde de la littérature et du cinéma - et en profite pour se choper une donzelle. Parce qu'ils ont une vengeance à assouvir, leur mère – qui est au frais dans le frigo – a laissé une liste qui comporte les noms de ses violeurs. Cependant, au fil de leurs pérégrinations, un doute va s'insinuer dans le crâne du narrateur. Est-ce que maman, qui était un peu dérangée du cabochon, a bien donné les bons noms ? Seraient-ils en train de flinguer des innocents ? Son frère, lui, s'en tape le coquillard, il faut avancer et faire le ménage. La situation va se compliquer lorsque le narrateur va tomber amoureux de l'une de ses conquêtes. Rappelons qu'ils vivent un jour dans le noir et l'autre au grand jour. Ainsi, les relations durables leurs sont interdites et le manque devient insupportable au narrateur. De plus, comme la conjoncture n'est pas assez complexe, l'entité est grossiste dans la vente de coke.

Machiavélique est cette histoire. Pour le scénario on peut faire confiance à l'auteur qui nous balade dans ce capharnaüm sous contrôle comme un gondolier manie la rame dans les étroits canaux pour le plus grand plaisir des tourtereaux, tout en souplesse mais cependant avec quelques éclaboussures. La ligne droite étant le plus court chemin pour aller d'un point à un autre, il n'y va pas par quatre chemins pour nous balancer des répliques qui piquent.

" Elle m'avait appelé en urgence, son mec faisait un bad trip. Il me dit que des insectes baisent sous sa peau. [...] Des veines minuscules pendaient dans le vide, comme si son coude avait recraché les spaghettis de la veille. La blondasse pleurait dans un coin, la joue fendue, on voyait ses molaires par l'ouverture, une sorte de seconde bouche qui souriait à côté de celle qui pleurait."

Oui le style est franc, direct, cru -contemporain ? - donc pour les scènes de sexe « Cinquante Nuances de Grey » peut se rhabiller.

"... elle n'a pas d'intestins non plus et j'imagine un anus lisse et froid et parfaitement épilé et tellement lubrifié d'huiles essentielles qu'il suffirait d'y enfoncer une mèche de coton tressé pour en faire un diffuseur d'ambiance."

Jérôme Fansten ne se contente pas de cela, c'est un effronté puisqu'il insère des mails, donne dans l'absurde avec des détails sur les marques de vêtements, met en scène des personnes existantes dont son propre éditeur et nous offre à la fin des extraits de son « Manuel ». Le désespoir et les fantasmes pointent leur nez puis cette question lancinante surgit : un jumeau sans son double n'est-il qu'une moitié de personne ?

C'est un vrai polar avec des morts dedans – Ouch, la combustion du matelas ! - dans lequel filtre une belle et périlleuse histoire d'amour. L'auteur nous interroge surtout sur le lien entre le réel et la fiction, la réalité ou sa représentation, sa perception. C'est aussi une réflexion sur l'acte d'écriture ou comment se révéler grâce à cet acte. Dans ce « Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins » l'humour y est noir, le style superbement abrasif. Une bonne dose d'anti-conformisme saupoudrée de cynisme et de réjouissantes digressions, cela ne se refuse pas.

Mention : De plus, l'auteur cite David Peace et Donald Westlake...

« Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins », Éditions Anne Carrière, parution le 26 février 2015, 464 pages

Jérôme Fansten est né en 1974. Graphiste, puis scénariste, il travaille actuellement sur plusieurs longs métrages. Il a déjà publié Les Chiens du paradis et Les Chiens du purgatoire aux éditions Anne Carrière.

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