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LES ARTISANS DE LA VILENIE

Publié le par Bob

LES ARTISANS DE LA VILENIE

Introduction : « Alors voilà, j'ai rencontré un apprenti écrivain et nous avons causé du roman noir devant un ballon de Haut-Médoc. » Je n'avais pas revu Penny depuis les fêtes et elle était toute en joie. « Comment te dire Bob, il veut ab-so-lu-ment percer. Alors, il s'est jeté à corps perdu dans l'écriture et il a ciblé le thème de la guerre. Il veut tout casser et je crois en lui. » Tout d’abord surpris, je parvins enfin à saisir son propos lorsqu'elle me décrit physiquement le jeune homme. « Tu sais quoi Penny, avant tout tu vas lui conseiller à ton gogo de lire celui que j'ai en main et je te parie qu'il va incessamment sous peu ranger ses ambitions dans son slip et prendre un abonnement à La Vie du Rail ! »

1958. Une ville grise: Bordeaux. Trois personnages. Plus facho que le commissaire Albert Darnac ce n'est pas Dieu possible. Mêlé à toutes les saloperies durant l'occupation, il continue à distiller sa haine. Daniel Delbos est un jeune ouvrier orphelin dont les parents ne sont pas revenus des camps de la mort. Sa guerre sera celle d'Algérie. Le troisième homme va faire son apparition sur sa moto. Un fantôme...

C'est dans cette ville de Bordeaux où crèche l'auteur que se déroule ce roman. Rappelons-nous que Bordeaux naguère était négrière, qu'elle fut capitale tragique et est désormais inscrite sur la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO. Enfin Bordeaux dans cette après-guerre, toujours aussi bourgeoise, sage et discrète, hautaine dont les façades sombres semblent planquer des trésors de... guerre. Comme son fleuve aux eaux vaseuses, la ville charrie encore les stigmates de l'occupation. Les rafles, la complaisance et/ou la complicité des flics avec l'occupant, la chasse aux résistants. Le Corre n'est pas tendre avec elle pas plus qu'il ne l'est pour ses artisans de la vilenie. Ceux qui cousinaient avec l'ennemi et s'en mettaient plein les fouilles en trafiquant et dérobant. Des collabos devenant à la libération d'authentiques résistants par l'opération du Saint-Esprit. Ainsi ce sont ces crapules, ces saletés qui gravitent dans ce récit traînant leurs ignobles empreintes comme des gangrènes purulentes.

Le commissaire Darlac est de ceux-là avec le bonus encore plus pire cela n’existe pas. Il se trouve confronté au spectre rôdeur qui demande réparation et qui va le pousser dans ses derniers retranchements et faire jaillir sa bile noire qui va s'épancher sur tout ce qui se trouve à portée de sa pogne… qui tient un revolver. Sa guerre n’est pas terminée. La réconciliation, la fraternité et tout le bataclan, c’est pas trop son affaire et son fonds de commerce. Au même moment, le jeune Daniel traverse la grande bleue pour affronter les fellagas tandis que son ami prend la mer. Il va ravaler ce fol désir de se débarrasser brutalement de son douloureux passé lorsque son index va appuyer sur la gâchette. De ce terrible tableau émergent aussi des personnages qui nous refilent la niaque. Un ballon d’oxygène. Leurs combats sont aussi sincères et admirables que la tendresse qu’ils véhiculent. Mais il est enfin venu le temps de faire péter l’addition, d’effacer l’ardoise afin de solder les dettes. L'inconnu, le spectre de la vengeance est en action. Un personnage aux multiples facettes qui vacille.

On est subjugué en découvrant le talent de l’auteur qui parvient à fouiller ainsi dans l’âme humaine, comme on fore un puits pour y puiser l’eau vitale mais parfois la source est tarie, la nappe polluée. Puis il expose sur son étal les douleurs enfouies. Cette armée de salauds qui tuent, manipulent et ces hommes et femmes qui se débattent pour survivre ne sont pas tout blanc ou tout noir. Aucun acharnement, aucun jugement, seulement une mise en situation de la noirceur sur la grisaille avec quelques touches pastel. Le mot juste, la phrase qui glisse, en argot, en belles lettres, sans emphase, ça titille, ça émeut, ça bouleverse. Ça interroge… Ne pas se soustraire au passé et entreprendre le devoir de mémoire.

Hervé Le Corre est un virtuose du réalisme obscur, créateur d'atmosphère à l'écriture organique et humaniste. C'est un orfèvre qui ajuste la mécanique des mots pour donner vie au mouvement intemporel de la belle littérature. « Après la guerre » fut l'un de mes plus intenses plaisirs de lecture en 2014.

Mention : A l'après-guerre comme à la guerre. Les fantômes ne meurent jamais...

« Après la guerre », Editions Payot et Rivages, Collection : Rivages/Thriller, paru en mars 2014, 528 pages.

Hervé Le Corre est né en 1955 à Bordeaux. Après des études de lettres, il enseigne le français dans un collège de la banlieue bordelaise. Il fait son entrée dans la prestigieuse Série Noire dès 1990 avec La douleur des morts. Il publie ensuite dans cette collection Du sable dans la bouche et Les effarés. C'est sous la direction de François Guérif, chez Rivages, qu'il poursuit une œuvre riche et singulière. L'Homme aux lèvres de saphir (2004), Les Cœurs déchiquetés (2009) et Après la guerre (2014) ont été salués par de nombreux prix comme Le prix mystère de la critique, Le grand prix de littérature policière, le prix Landerneau polar le prix du Polar ou européen ou le prix Michel Le Brun... En 2014, le magazine Lire lui décerne également le titre du meilleur polar.

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