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JE REVIEN DE SUITE

Publié le par Bob

JE REVIEN DE SUITE

"Bob, tu l'as finie La Fossoyeuse ? Ça doit être lugubre comme ambiance, non ? Des cimetières,
des morts-vivants, des astinfles partout, moi je n'aime pas ces trucs
-là." Penny faisait la grimace
en proférant ces paroles. "Mais de quoi me parles-tu ? Cela n'a rien à voir avec ces histoires de zombies. D'ailleurs le titre est La Faux Soyeuse, tu vois, c'est un jeu de mots, La F.a.u.x. Soyeuse. Comme soyeux mais au féminin. Faut tout te dire." répondis-je stupéfait puis murmurant "Mais elle le fait exprès ou j'ai pas tous mes neurones ?"

Franck ou Eckel ou monsieur Carbon est au bord du gouffre, un petit pas pour cet homme et c'est un grand pas vers l'enfer. Hagard, allongé, il pourrit dans son taudis de merde, dans la merde. Seul à jamais. Deux arbres agitent leur feuillage derrière les carreaux crasseux de sa fenêtre. L’unique signe de vie qui semble lui cligner de l’œil. Et il égrène son passé, vingt ans plus tôt, le café avec Léon le patron, sa fille Cathy, ses potes, l’apparition de la dope. Et l’inéluctable engrenage vers la débauche, les vols, les agressions pour le fric, pour les shoots.

« La faux soyeuse » est de ces bouquins qui se lisent avec la vomissure au bord des lèvres. Assister à un long supplice pourrait s’apparenter à du voyeurisme. Mais parfois il faut savoir étouffer les sanglots et laisser venir l'effroi. Laisser les secondes s'écouler au rythme des mots comme le poison se répand dans le sang. L'auteur a ces mots-là. Il suffirait de presque rien pour que le vent tourne, que de sombre ouragan il se change en douce bise, que la menaçante froidure laisse poindre une pâle tiédeur, qu'un indicible sourire marque enfin ce visage dévasté. Un mot ou un geste ou une attention ou une intention suffirait. Une main tendue à la belle. A Cathy. Et Léon, son père, le patron du bistrot, qui dépérit et s'éloigne de tout, de tous, de Franck, son petit.

C'est le roman d'une jeunesse dans cette banlieue si triste et morne qui perd ses illusions, qui vomit l'ordre établi, se réfugie dans la dope et se marginalise. On est dans le milieu des années 70. Elle fait son apparition. Toute cette tribu s'y engouffre. Inconsciemment, par dépit, aveuglément, par défi, solitude ou déchirement. Eux seuls peuvent nous le dire. Franck est de ceux-là. Pourtant, il va connaître l'amour avec Carole et puis... La bête va prendre le dessus. Elle le tient par les couilles. Pour Elle, il va aller jusqu'à commettre le pire. Ses potes vont crever comme des chiens. Overdose, sida. Ou finir en taule. Ça lui fait mal, il cogite mais la bête veille sur lui. Et on est fin 1999, Eckel va mal. Trahisons, désespoir, infections, solitude encore et toujours. Puis on retourne dans les délires et les débuts de la dépendance. Et le deal, bien sûr. Ainsi de suite jusqu'au dénouement... soyeux.

Eric Maravelias ne fait pas semblant. Jamais. Dois-je préciser que c'est cru, mordant, terrifiant. Peut-être par charité pour le lecteur, il teinte son récit de quelques pointes lumineuses qui attestent que sa plume ne manque pas de lyrisme. Ainsi, il nous permet d'approcher la bête comme si nous l'avions fréquenté personnellement pour distinguer le vertige qui s'immisce en nous. Son empreinte est là. Elle n'a de cesse de nous tirer la manche. Sournoisement.

« La faux soyeuse » s'inscrit dans les romans d'une vie - tout comme Edward Bunker dont il est accro. Celle d'un auteur qui s'en est sorti et qui agite le mal mais aussi la tendresse enfouie pour nous malmener. Il a atteint son but et pour cela il faut expressément le lire.

Bien sûr il est nécessaire de prévenir les parents. Du petit joint au cacheton et du cacheton au shoot. Ta gamine, ton gamin. Le putain de dealer est à l'affût. Fais gaffe, il y a des signes qui ne trompent pas. Et parfois il est déjà trop tard.

Mention : « Merci Eric d’être toujours parmi nous. »

« La faux soyeuse », Collection Série Noire, Gallimard, Parution : 27-03-2014, 256 pages.

Eric Maravelias est né dans la banlieue sud de Paris. Il vit actuellement entre Tours et Perpignan. La Faux Soyeuse est son premier roman. Envoyé à deux éditeurs, il paraît chez Gallimard sept mois plus tard. Dans un style à la fois âpre et poétique, Éric Maravélias raconte la descente aux enfers d'un toxicomane dans les années 80.

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