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L’ETE DES CHAROGNES - SIMON JOHANNIN

Publié le par Bob

IL EST UN ROMAN QUI DEVORE SES LECTEURS

Introduction* : « Ouch !! »

 

Il est des romans qui dévorent leurs lecteurs. Il est des romans dit phénomène. Cela semble réducteur car l’effet boule de neige entraîne dans sa course les rognures des l’as-tu lu ?. Peu nous importe si ce premier roman est un phénomène de foire (aux livres). Car ce qui se déverse dans le récit n’est pas seulement un tombereau d’immondices - le titre peut attirer le potentiel chaland. Ce que ce jeune homme, au visage presque juvénile qui nous devient familier par la grâce de la médiatisation, tente de transmettre avec sa plume terrifiante n’est ni plus ni moins que la vision réaliste d’une communauté rurale. A quoi servirait une description  précise des lieux, personnages et situations - le livre n’atteint pas les 150 pages - puisque ce qui importe ici c’est le choc de la découverte. Ce que nous pouvons exprimer c’est le carambolage entre notre état de lecteurs (patentés ?) et l’exceptionnelle puissance du texte. Qui peut rebuter, nous en sommes conscients. Alors comment éviter l’éventuel rejet - ce qui nous semble très regrettable?

 

Le récit est constitué de deux contenus distincts. Tout d’abord empreint de férocité il vire vers la déchéance. Ainsi dès les premiers pas il est nécessaire de vaincre la banale réaction du trop c’est trop. Non, Simon Johannin ne sombre pas dans la démonstration. Car cette chronique du quart-monde s’adresse aussi à ceux qui lui tournent le dos, ceux qui, d’un geste vulgaire, refusent de voir la réalité en face. Edulcorer la force du trait ? Fallait-il demander à Céline - que certains citent en exemple, restons calmes et sereins - d’édulcorer ? Et cette soit-disant vulgarité n’est-elle pas moins vulgaire que le libre et aisé renoncement ?  Bien sûr, excréments et cadavres jonchent le sol ; bien sûr, la langue n’est pas verte mais crue. C’est le parler d’un enfant qui s’exprime avec ses mots - reproduisant ceux des adultes. Ce n’est pas de la révolte encore moins de la haine. Il tente simplement de faire savoir le mal qui est en lui. Une fois réunis les enfants expriment aussi l’image qu’ils ont d’eux-mêmes lorsqu’ils s’acharnent sur des animaux. Ils sont des êtres dégoûtants - comme leurs parents qui tuent des bêtes. Car celles-ci sont au cœur du roman. Souvent mortes, parfois en décomposition. Et là on dit « C’est écoeurant ! » Oui et non. Car les mêmes lecteurs ouvriront des dizaines de thrillers avec des gonzes massacrés et clameront « C’est dur mais waouh, ça déchire ! » Ces mioches jouent avec les cadavres comme d’autres, plus gâtés qu’eux, jouent au train électrique. Ils font avec ce qu’ils ont à portée de mains. La puanteur qu’ils portent sur eux est l’un des signes de leurs conditions. Les parents sont là mais pas pour eux. A la tâche, à la bouteille, à la tâche. Dans L’Eté des charognes la poésie parvient à s’installer dans le récit - non pas pour purifier la saleté mais pour éclairer l’âme des enfants. C’est le tour de force de l’auteur. Dès lors, nous entrons dans la seconde phase, celle de l’enfermement. Le garçon a grandi, a quitté son lieu intime. Puis vient la chute, la fin de l’histoire.

 

Il est des romans qui dévorent leurs lecteurs, Il est un roman qui dévore ses lecteurs. Quand ce qui aurait pu être du malaise se transforme en émotion forte, quand on supporte d’être bousculé dans nos profondes convictions, quand au final on découvre un texte redoutable, ambitieux et beau, nous avons toutes les raisons de dire que c’est une réussite. L’Eté des charognes n’est pas un roman qui se mérite, c’est une chronique rurale, c’est un roman noir (peut-être sale), c’est surtout un appel. L’écho d’un monde ignoré. Le cri, comme un grognement, d’un enfant. A qui l’on n’a pas tendu la main. Qui a quitté ses charognes. 

 

Mention : Cette chronique très enthousiaste peut parfois ressembler à un réquisitoire. C’est le résultat d’une réaction. Lisez-le !  

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

 

« L’Eté des charognes  », Simon Johannin, éditions Allia, parution : 5 janvier 2017, 144 pages.

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