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KONZENTRATION, JUNGE - AVENUE NATIONALE - JAROSLAV RUDIS

Publié le par Bob

Introduction* : «

Là, les gars, je ne vais pas y aller par quatre chemins ni trois ni deux. Certains vont peut-être se boucher les oreilles ou faire le sourd mais moi je suis tout ouïe pour ce : Monologue du pénis ! »

 

Il est tchèque, peintre, costaud, bagarreur, militariste, extrémiste – avec un penchant pour le salut romain. Il a tâté de la taule, de la drogue. Quel est son nom d'emprunt ? Un indice : monsieur fait désormais ses deux cent pompes par jour. Vandam ! C'est à la taverne qu'il s'envoie des bières avec ses potes et c'est aussi là qu'il joue des poings. Vandam affirme avoir déclenché les événements qui ont engendré la Révolution de 89. Cette forte tête, ce paumé a des trucs à nous dire, écoutons-le...

 

C'est quoi cette avalanche de propos haineux délivrés par un facho à la petite semaine qui déblatère des saloperies à longueur de récit ? Psitt ! On se pose et on développe ? Ce n'est pas le genre de type que nous inviterions pour fêter l'anniversaire de la Révolution d'Octobre parce que Vandam il fait plutôt dans le Velours question révolution. Et pour lui, le rouge n'est pas un symbole, c'est la couleur de la peinture qui tâche ses mains, « ce n'est pas du sang » répète-t-il à l'envi – l'emploi fréquent de l'anaphore dans le texte fait penser à un acte de propagande mais il a plutôt un caractère incantatoire. En écho de ce long et terrible monologue, l'auteur nous propose de porter notre regard sur la destinée de la République Tchèque et a fortiori celle de l'Europe vacillante. Mais si cet homme hisse le pavillon noir avec des yeux exorbités ce qu'il tente de nous révéler s'inscrit dans le crépuscule du deuil, de l'intime.

 

« Moi, je suis un patriote. [...]

Le dernier guerrier.

Le dernier Romain. »

 

Vandam est le héros négatif par excellence. Violent, malsain, néo-nazi, il crache ses urgences, comme on vomit un mauvais vin. Ses éructations ne sont pas passagères, il les scande puisqu'il en va de l'avenir de l'Homme. Il s'est forgé cette idéologie en se tournant vers l'histoire des grands hommes de guerre, ses livres de chevet dégagent des odeurs de poudre à canon, de sang, de conquêtes. « Y'en a qu'un seul qui peut gagner. » Mais une question nous turlupine au fil des pages : à qui s'adresse-t-il ? Cependant, à la frange de ses délires paranoïaques l'image du père s'insinue, son père dans la forêt, sous l'orme mythique et son père mourant qui va basculer dans le vide. La forêt et le marécage. La forêt, mère protectrice. Le marécage qui engloutit, absorbe. Vandam ne sera jamais une proie. Il scande :

 

« Ils te mettent dans le crâne que t'as pas à avoir peur.

Ils te mettent dans le crâne que ça, c'est pas du tout la crise.

Ils te mettent dans le crâne que le monde s'est sorti d'emmerdements plus graves.

Ils te mettent dans le crâne que ça va tenir.

Ils te mettent dans le crâne que ça durera toute l'éternité, que rien va s'écrouler.

Ils te mettent dans le crâne que tout baigne.

Ils te mettent dans le crâne qu'ils gardent le contrôle. »

 

La crainte de l'étranger - l'ennemi qui envahit l'espace privé – nourrit la haine en Tchéquie comme ailleurs. Par le biais de ce monologue poisseux, obscène, c'est tout un pan de l'évolution de notre société mondialisée que l'auteur pose sur l'étal comme une barbaque faisandée. La xénophobie s'empare des cerveaux affaiblis, manipulés. Les pénibles épreuves traversées par le personnage et l'amertume qu'il ressent sont certainement à l'origine de ses troubles. Alors, le doute puis l'inquiétude s'installent pour laisser la place à la riposte. Ce roman brutal est une autopsie sociétale. Vandam est une créature fabriquée de toute pièce par cette menace qui se propage. En utilisant le modèle du narrateur-acteur, Rudiš actionne un levier imparable. Il ouvre un débat . Comment lutter contre ce virus ? Comment éradiquer le germe ? Vandam est-il uniquement une victime? Notre identité est-elle en péril ? Et bien d'autres encore...

 

Avenue nationale est plus qu'un roman, à l'écriture sèche et poétique, car l'auteur en a fait un objet littéraire déconcertant, provocateur. Il a, semble-t-il, l'ambition de libérer la parole. C'est une tâche qui peut soulever des réactions négatives mais elle révèle une ambition - insensée ou louable ? - basée sur le questionnement. Un monologue du pénis, des états d'âme entre sarcasme et morosité, un choc frontal.

 

Mention : Belle initiative des éditions Mirobole.

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

 

« Avenue nationale » de Jaroslav RUDIŠ, Editions Mirobole, 06/10/2016, 224 pages.

 

Jaroslav Rudiš, né en 1972, est une icône de la jeune génération littéraire tchèque. Son parcours éclectique l’a fait tour à tour prof, DJ, manager d’un groupe de punk, agent publicitaire pour de la bière, et journaliste au quotidien Pravo. Son premier roman (Le Ciel sous Berlin, 2002) a reçu le prix Jiri Orten et a été traduit dans 5 langues. Un autre de ses récits, Grand Hôtel, a été couronné du prix des lecteurs Magnesia Litera. Il a aussi écrit plusieurs pièces de théâtre et des scénarios de films. Aloïs Nebel, l’adaptation cinématographique de la bande dessinée dont il est l’auteur, est sorti dans les salles françaises en mars 2012. En France, il a été remarqué surtout pour La Fin des punks à Helsinki, paru chez Books Éditions en 2012, unanimement salué par la critique (Libération, Le Monde des Livres, Marianne, Livres Hebdo…), coup de cœur de nombreuses librairies et finaliste du Prix du livre européen 2012.

 

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