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LA PETITE GAULOISE - JÉRÔME LEROY - LA MANUFACTURE DE LIVRES

Publié le par Bob

LE BLOC EN MODE OPÉRATOIRE

Pour commencer, voici une mise en bouche :

« La raison pour laquelle la tête du capitaine de police Mokrane Méguelati, de l'antenne régionale de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure, vient d'exploser sous l'effet d'une balle de calibre 12, sortie à une vitesse initiale de 380 mètres par seconde du canon de 51 cm d'un fusil à pompe Taurus, fusil lui-même tenu par le brigadier Richard Garcia, policier municipal, est sans doute à chercher dans des désordres géopolitiques bien éloignés de la banlieue caniculaire qui surplombe cette grande ville portuaire de l'Ouest, connue pour son taux de chômage aberrant, ses chantiers navals agonisants et sa reconstruction élégamment stalinienne après les bombardements alliés de 1944. »

 

 En cent et quelques pages Jérôme Leroy parvient à désarçonner le lecteur pour mieux le  soustraire à son quotidien et l’expédier dans une France d’un proche lendemain où les pires pressentiments commencent à prendre corps. Le tristement célèbre Bloc patriotique a profité de la déliquescence politique pour faire son nid sur les cendres d’une société agonisante. Dans cette cité de l’Ouest la municipalité n’a pas hésité à équiper sa police d’armes tactiques. Dans cette cité de l’Ouest - ce type de répétition est peu présent dans le récit mais il en accentue à souhait la cocasserie - une action terroriste d’envergure est sur le point d’être lancée. L’indic de Mokrane Méguelati a été trop timide, la confusion qui agite la ville va se transformer en chaos. Un lycée professionnel est menacé. Cependant une lycéenne va montrer le bout de son nez. 

 

Ne vous y méprenez pas, ce court roman (ou novella) recèle toutes les vertus pour satisfaire les fols appétits. De cette adroite jonglerie s’échappent des saillies qui transpirent et suintent, jusqu’à la douche froide. L’auteur taquin s’évertue à tendre des pièges, à considérer (sans juger) les travers de chaque personnage,  à libérer une énergie à la fois sauvage et grotesque, et à interpeller le lecteur lambda sur les dangers de la meute alpha. Bien sûr, notre société rongée jusqu’à l’os - vidé de sa moelle humaniste - et son cortège de détraqués, irresponsables, fiévreux ou plus simplement de gens ordinaires est la cible de cette fiction qui fraye bien volontiers avec des faits réels pour nous connecter à notre quotidien. Au cœur de cette furia, c’est avec un réel plaisir que l’on voit éclore les petits travers de ces innocents quidams et peut-être futures victimes. Une savoureuse dérision qui fait mouche tant certains agissements sont incongrus dans ces circonstances dramatiques.

 

Dans La petite gauloise Jérôme Leroy - qui nous a habitué à soulever le tapis sociétal pour surveiller la crasse brune qui s’amoncelle - pointe le clou avant de l’enfoncer dans de prochains récits, et ça fait mal. En mettant en scène cette sauvageonne blanche dans ce quartier abîmé, il met en évidence l’abandon inquiétant d’un pouvoir plus porté sur la chose économique que sociale. Cette fougue déraisonnable est la conséquence d’une violence latente - communautarisme, terrorisme - qui va s’exprimer par une déflagration. Le sujet est sérieux. Tout en gardant une certaine distance, l’auteur nous propose son état des lieux. S’il maintient une cadence élevée jusqu’au point final, le style est toujours travaillé, riche. Par le biais de cette petite gauloise il semble transmettre le trousseau de clés de notre société à la jeune génération. Saura-t-elle s’en servir ? Un roman choc, cadencé et désopilant. 

La petite gauloise, Jérôme Leroy, éditions La Manufacture de Livres, parution : 08/03/2018, 144 pages.

 

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