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JUSQU’À LA BÊTE - TIMOTHÉE DEMEILLERS - ASPHALTE

Publié le par Bob

LA MORT DANS LA PEAU

Introduction* : « A relire urgemment ce pamphlet de Paul Lafargue qui mena un combat pour la réduction du temps de travail. Pour Le droit à la paresse. »

 

Entrer dans ce roman nécessite un équipement ad hoc. Ensuite Erwan se chargera de vous faire découvrir les lieux, ses collègues, les gars de l’étage. Entrer dans ce roman contraint à accepter ce qui dérange -  car il faut bien grailler un peu de barbaque. Et puis c’était pire avant sans le pistolet. Et personne ne les oblige à bosser là. Oublions ces brèves de comptoir qui auraient pu être chuchotées dans le café angevin jouxtant l’abattoir et revenons à Erwan. Il ne tue pas, il trie. Pas des lettres, pas des déchets plastiques, non, des carcasses dégoulinantes puantes, des qui font gerber, au début. En fond sonore il y a le cri déchirant des scies - Grisey avec ses Quatre chants pour franchir le seuil ne fait pas mieux pour te mettre la tête à l’envers. Quand la chaîne avance, son claquement lui rappelle les pires moments de son existence, son séjour derrière les barreaux. Que lui restait-il après ça ? Frapper à la porte de l’usine à carcasses parce qu’il faut bien grailler. Personne ne l’a obligé mais le secteur n’est pas bouché - faut croire que personne ne se presse pour y aller ou y rester, turn over. Il va bosser. Beaucoup. Trop.  

 

Il est des romans qui font frissonner, certains émeuvent ou éblouissent, Jusqu’à la bête fait réagir. Comment rester froid face à ces grosses bestioles encore chaudes - si paisibles dans leur prairie - qui exécutent une danse de la mort, face à cet environnement perturbant voire malsain, dans ce temple sans auteul sacrificiel, trop aseptisé, où les conditions de travail s’avèrent quasi insupportables. Erwan souffre. Sa rencontre avec une intérimaire va enfin lui apporter un véritable réconfort. Bien sûr, les gars de l’étage sont toujours aussi abjects, la ronde des bestioles suit son cycle perpétuel, sa routine est toujours infernale mais l’aiguillon de l’amour semble avoir atteint sa cible. L’apaisement sera-t-il de longue durée ? 

 

Le jeune auteur a misé sur le réalisme, cette réalité qui dépasse… , vous connaissez la suite, prend tout son sens lorsque l’on assiste en Ultra haute définition et odorama à ce qui pourrait représenter l’Enfer - si toutefois le Paradis existe. S’il nous immerge dans un flux carmin c’est pour mieux nous manger. Nous sommes happés par cette crudité que d’autres nommerons bestialité. Qui de l’homme ou de l’animal est le plus cruel ? L’auteur ne rue pas dans les brancards car ce n’est pas un plaidoyer antispéciste. Il se contente - ainsi soit-il - de poser des mots là où quelques images vagabondes frappent notre rétine sur des médias vagabonds. Ce roman conte la vie d’un homme qui n’a choisi ni de vivre ni de mourir. Comme ces bovins qui oscillent lamentablement. Sans aucun espoir. De quoi se faire du sang noir.

 

T. Demeillers murmure bruyamment, sombrement. Jusqu’à la bête nous convoque pour le grand festin - les fauves ont ouvert le bal. Si la société a mal aux dents les maîtres ont les canines affûtées. Les peaux de vache ! On l’aura compris, c’est la dictature de la productivité qui exsude de ce récit, avec son rendement angoissant qui borde notre lit, assaisonne nos mêts, comptabilise nos coïts, prépare nos villégiatures, surveille nos inactivités - une présence permanente qui guide nos pas jusqu’à faire trébucher, jusqu’au faux pas.

 

Lisez ce roman noir, tragédie ancrée dans le réel, avec sa mort dans la peau et l’âme, avec sa morsure du désespoir, ses éclaboussures indélébiles. N’est-ce pas ce que l’on attend d’un fulgurant et formateur récit ?  

 

Mention : Osez Quatre chants pour franchir le seuil 

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

 

« Jusqu’à la bête », Timothée Demeillers, éditions Asphalte, parution : 31/08/2017, 160 pages.

 

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