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LE FACTEUR DETERMINANT - RESSENTIMENTS DISTINGUES - CHRISTOPHE CARLIER

Publié le par Bob

Introduction* : « Entends-tu le ramage du corbeau ? »

Des enveloppes, une écriture en lettres bâton, des cartes sans signature, il n’en faut pas plus pour semer le désordre dans cette petite île quand certains habitants s’en trouvent être les destinataires. Et ce n’est nullement la faute à Gabriel, le vieux facteur dévoué.

« Quel facteur acheminera jamais les lettres non écrites ? » C’est sur cette sentence que se termine l’épilogue. Ainsi, on entrevoit la facétie de l’auteur qui va nous guider, de porte en porte, au cœur de ce qui va devenir un sacré chambardement dans cette terre ceinte par les flots qui se complaisait dans son isolement et son sournois assoupissement. Diabolique. C’est le terme qui s’insinue dans l’esprit du lecteur car il s’applique non seulement à l’intrigue du récit mais aussi à la construction de celui-ci. Le texte est concis (176 pages) et découpé en courts chapitres, eux-même scindés en plusieurs parties. Autant dire que l’histoire se déploie comme on déroule un rouleau de manuscrit avec un rythme régulier et lancinant au fil de l’implication des divers intervenants - malheureux élus, corbeau, corneille, spectateurs attentifs, etc. Ce sont en quelque sorte les pages d’un journal tenu par un observateur zélé. Chaque partie permet soit de pousser une porte pour entrer dans l’intimité d’un foyer, soit de permettre à l’auteur de nous fournir quelques informations cocasses « Une ère nouvelle avait commencé. Si un imprudent décachetait une enveloppe dans un lieu public, on tressaillait au bruit du papier froissé. Toutes les têtes se tournaient vers lui et le rouge lui venait au front. » ou quelques délicieuses pensées « Parfois, pour désigner le continent, les gens d’ici disent : à terre. Le sol de l’île est toujours mouvant. »

Alors que le délateur - l’auteur nous révèle son nom en cours de récit - déploie son ténébreux plumage Gwenegan le policier pense qu’on lui accorde trop d’importance, une bonne corneille contre-attaque en envoyant des cartes, un homme se suicide, un autre semble être le coupable idéal, un couple reçoit la mystérieuse lettre d’une femme décédée. La malédiction s’abat sur la communauté. Une rancœur chasse l’autre, les langues se délient, le bar devient le siège des rumeurs malignes. Haro sur le corbeau ! Méfiance et suspicion sont dans toutes les têtes, il faut brandir le glaive. Et puis le meurtre…

« De quoi ont peur les femmes qui interdisent à leurs enfants d’aller jouer dehors ? Les hommes se moquent d’elles : - Crains-tu que ton fils n’attrape un coup de bec ? Elles ne répondent rien. Quelque chose les a prévenues que l’île en quelques mois s’est peuplée d’assassins »

Ressentiments distingués est une petite pépite noire. Son auteur, en alchimiste aguerri, laisse mijoter la mixture dans son creuset qu’il agrémente de quelques pincées de soufre. Les mots sont pesés, les phrases assassines calibrées. Il a probablement signé un pacte avec le diable car nous devinons le sourire farceur qui barre son visage quand il s’empare de ces chères âmes sacrifiées sur l’autel du ragot qu’il dissèque sans vice. Des âmes innocentes qui, sous le feu des semonces, s’avèrent viles et boueuses. Des âmes ensommeillées qui désormais diffament. L’insularité est un terreau naturel. « Les insulaires sont devenus des gens qui s’observent. Ils ont rompu le bienheureux pacte d’indifférence, qui les unissait par des liens distendus. » L’insularité est un terreau naturel où se cultivent le non-dit, l’amertume. Si la plume acérée de Christophe Carlier égratigne elle n’en est pas moins délicate. Ressentiments distingués est un vrai bonheur de lecture qui permet d’aborder cette nouvelle année 2017 sous les meilleurs (et noirs) auspices.

« Dans les champs, les corbeaux voletaient, plus arrogants qu’à l’ordinaire, lançant à tout venant des cris de triomphe. Ils semblaient pressentir l’heure de leur avènement. »

Mention : Merci aux éditions Phébus, qui publient également les délicieux romans de Olivier Bordaçarre !

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

« Ressentiments distingués » Christophe Carlier, éditions Phébus, parution : 12/01/2017, 176 pages.

Christophe Carlier a reçu, entre autres, pour L’Assassin à la pomme verte le prix du premier roman 2012. Il a publié en 2013 un livre sur les dessins de Sempé, en forme d’hommage (Happé par Sempé, Serge Safran éditeur). Son second roman, L’Euphorie des places de marché (Serge Safran éditeur), est paru en 2014. Après avoir travaillé dix ans à l’Académie française, il a consacré un livre aux lettres que les candidats ont adressées à l’institution pendant plus de quatre siècles (Lettres à l’Académie française, Les Arènes, 2010).

Commenter cet article

Jean dewilde 12/01/2017 16:11

Salut l'ami Bob,
Je pensais effectivement à la lecture de ta chronique que tu me faisais découvrir un auteur. Oui et non. Oui, parce que je n'ai rien lu de lui et non parce que j'ai dans mes rayonnages L'assassin à la pomme verte. Je vais d'ailleurs le sortir immédiatement. Voilà, c'est fait. Sur le bandeau, Amélie Nothomb dit que "C'est très drôle, extrêmement bien écrit, un bonheur absolu". J'eus préféré qu'elle n'en dise rien. Amitiés.

Bob 13/01/2017 10:31

Salut Jean,
Oui, j'avais vu ce titre. Il n'est pas très prolifique mais, semble-t-il, il privilégie la qualité. Et "Chapeau Amélie !" Elle veut se faire bien voir par l'académie. Régale-toi !! Amitiés