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SI, MAMAN, SI - L'INVENTION DE LA NEIGE - ANNE BOURREL

Publié le par Bob

SI, MAMAN, SI - L'INVENTION DE LA NEIGE - ANNE BOURREL

Introduction* : « Lézarder au soleil sur un transat avec un bon polar en laissant glisser sa main sur la neige soyeuse. Faut pas y compter. »

Cévennes. Il a besoin de décompresser et puis les gosses vont adorer la neige et puis il va inaugurer sa Porsche Cayenne bleu nuit et puis son épouse est dans un tel état... Ferrans est chef d'entreprise, il a divorcé, a deux jeunes filles, il vit avec Laure qui vient de perdre son grand-père qui l'a élevée avec son épouse. Trois ou quatre jours à s'éclater sur les skis derniers cris, les gamines sur la luge et hop, c'est le bien-être garanti ! Alors, que rêver de mieux que l'Auberge du Bonheur. Parfois, il suffit d'y croire pour que tout s'écroule.

Avec Gran Madam's (chronique) elle avait marqué, avec quelques fulgurances de noir, d'une pierre blanche le pas si tapageur territoire hexagonal du polar. Ah, l'écriture de Anne Bourrel ne laisse pas indifférent ! A vrai dire, elle asticote allègrement. Elle fait des crocs-en-jambe aux hypocrisies récurrentes. Elle tarabuste pour secouer le cocotier des mensonges. Elle titille les mécanismes du déni. Et pourquoi n'importunerait-elle pas, hein, en exposant en pleine lumière les non-dits qui font si mal ? Il faut du talent pour parvenir à faire vaciller ces faux-semblants, pour lutter contre la cécité familiale. Anne Bourrel s'y emploie avec une évidente détermination.

Les voilà ! Le « Cayenne » est dans les lacets. L'auteure a lâché ses personnages. Le narrateur raconte. Cette famille va se retrouver dans un contexte compliqué. Premièrement, il n'y a pas de neige. Le conducteur rumine, il va ruminer longtemps. Laure, sa compagne, est en deuil de son grand-père. Elle sombre dans la dépression. Les enfants vont s'adapter. Deuxièmement, il n'y a toujours pas de neige. Laure ne dort plus. Qui est ce narrateur qui semble très intime ? On va connaître le parcours d'Antoine, le grand-père, la guerre civile en Espagne puis les camps en France et celui qu'il ne retrouvera pas. Et Laure si attachée à ce grand-père. Dans cet univers sombre où la neige n'est plus là pour planquer les imperfections de l'existence la chute est inéluctable, on met le feu aux artifices, « La vie, c'est le bordel... » comme le précise l'épigraphe de Jean Bourrel. Troisièmement, il n'y aura jamais de neige et avant de toucher le fond Laure tente de s'agripper, ses sentiments sont à vif, des affinités naissent de cet épuisement, dans cette bulle de vide qu'est l'Auberge du Bonheur, dans cet environnement sans âme.

Encore une fois l'auteure se penche sur l'histoire d'une femme blessée, vautrée dans sa solitude et son mal-être, qui ne parvient pas à exorciser les démons qui la hantent et qui voit sa vie partir en avalanche (sans neige) déclenchée par un événement tragique. Et en filigrane on découvre cette autre femme malmenée par un subit désir de rédemption. Quand la mémoire du passé éclabousse le réel, quand le face à face avec soi-même s'impose, quand la confession renvoie dans les cordes, brusquement, nul besoin de lutter, il est trop tard pour se laisser tromper par les apparences, il faut accepter la rupture.

Le réalisme noir de ce récit atteint une proportion redoutable tant il est savamment orchestré – notamment grâce au choix narratif - avec une emprise psychologique qui confine à l'angoisse. Dans cette atmosphère sinistre les personnages sont livrés en pâture aux morsures du passé et/ou subissent leurs tragiques faiblesses. Quand le miroir se brise tout vole en éclat, l'auteure nous pousse dans nos retranchements - faut pas croire qu'on peut s'en sortir les doigts dans le nez, le réalisme noir, ça se mérite - jusqu'à la délivrance que l'on devine fatale mais qui agit pourtant comme la dernière convulsion que l'on n'attendait pas.

L'invention de la neige est cruellement admirable et divinement angoissant.

Mention : En réponse à Penny : « Tombe la neige... La, la, la... »

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

« L'invention de la neige » Editions La Manufacture de Livres, parution mars 2016.

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Jean (jackisbackagain) 15/10/2016 18:51

Bonsoir l'ami Bob,
Si le livre est à l'image de ta chronique, c'est un bouquin drôlement séduisant que tu nous proposes. De toute façon, le mal est fait, neige ou pas, je vais me le procurer. Amitiés. Jean.

Bob 15/10/2016 19:17

Salut Jean,
Si tu n'es pas embarqué par ce récit "maléfique", je ne te parles plus... Amitiés.