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CHRONIQUE ORDINAIRE D'UN MASSACRE ANNONCE

Publié le par Bob

CHRONIQUE ORDINAIRE D'UN MASSACRE ANNONCE

Introduction* : « Je me remémore les images de ces hommes perchés sur les poutrelles métalliques des gratte-ciel en construction... »

Neuville. Être Inspecteur Général à la Sécurité dans une grosse boite de TP ce n'est pas une sinécure. Surtout avec un chef qui en demande toujours plus. Hubert Garden aime son job, il est cadre, fier de l'être, mais une petite promotion lui conviendrait à merveille. Quand ce grave accident se produit il se rend immédiatement sur les lieux. Il fait nuit noire. Il s'exécute tout en recommandant vivement aux collègues choqués du blessé de taire ce qu'ils ont pu voir.

Chez V2V on ne plaisante pas avec la sécurité. Hubert intervient sur tous les chantiers pour démultiplier les mesures de sécurité, pour inspecter et sévir si nécessaire. Non, on ne plaisante pas. L'entreprise pourrait fermer sur le champ. Mais toute organisation a ses failles. Regardez ces ouvriers étrangers qui ne portent pas leur casque. Comme ils ne parlent pas notre langue, ils n'ont pas dû comprendre ce qui leur avait été précisé. Hubert a une conscience professionnelle à toute épreuve qu'il met aussi en pratique lorsqu'il est nécessaire de colmater les brèches. C'est l'homme providentiel. L'entreprise pourrait fermer sur le champ. Malheureusement, une flopée d'accidents surviennent et le chef assure que Hubert n'a pas bien fait son boulot. Il va redescendre d'un cran dans la hiérarchie. Non mais.. ! Alors que son couple va à vau-l'eau - recroquevillé dans la caravane posée là sur le terrain de leur future maison où Diane tente de faire naître quelques légumes rachitiques -, que Diane gratte son eczéma dans ce mouroir où monsieur Sénéchal lui demande une petite gâterie puis rumine à cause de sa stérilité, la nouvelle de son déclassement va réduire les ambitions de Hubert à zéro.

C'est cet homme déchu, qui prend enfin son destin en main, se débarrassant de ces lests – loyauté, rigueur, soumission -, qui va se mettre à nu. Et sa haine va se répandre insidieusement, silencieusement, avec application, pour tout détruire sur son passage, pour effacer sa honte, pour expurger le chancre.

Impitoyable, sauvage est cet univers de l'entreprise que l'auteur aborde sous un angle qui accentue le malaise. Il s'agit de ce couple dont le mari subit de plein fouet le diktat du « Toujours plus » avec la considération en moins. Alors, il ne reste plus qu'à constater les dégâts, compter les victimes, balancer quelques pelletées et Amen ? Dans Travailler tue la résistance, le retour de manivelle est dévastateur. Ailleurs, souvent, c'est la plainte muette du travailleur corvéable et malléable à souhait. Quand le quotidien devient un enfer, impitoyable, sauvage est la riposte.

Yvan Robin nous propose de nous pencher de plus près sur ce couple en perdition. Ce récit de leur vie privée est conté avec mordant sans redondance ni démonstration. S'y ajoute ce ton espiègle - frisant la fausse naïveté – qui s'accorde avec cette chronique ordinaire d'un massacre annoncé virant vers le sordide. Une belle surprise que ce deuxième roman d'un auteur qui a tous les atouts pour nous offrir de nouvelles pages épatantes et pertinentes.

Mention : Zéro accidents (avec un s).

*Penny est mon assistante et amie. Elle intervient en introduction de mes chroniques.

« Travailler tue »; Editions Lajouanie ; Date de parution : 23/10/2016 ; 240 pages.

Yvan Robin a 30 ans. Il vit à Bordeaux. Il est l’auteur de La disgrâce des noyés, roman paru aux éditions Baleine en 2011.

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