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ERRANCE AVEUGLE

Publié le par Bob

ERRANCE AVEUGLE

Introduction* : « Wow, mes sels Bob, mes sels !!! »

Montana. Meriwether. Années 70. Il prend une sacrée claque en apprenant que son taf va être réduit à néant. Fini les filatures qui menaient au flagrant délit d'adultère. Le détective et ex-flic Milo Milodragovitch se rince le gosier jusqu'à plus soif. Et dire qu'il pionce sur un matelas de dollars qu'il ne pourra empocher que dans un peu moins de quinze années. L'héritage de papy le banquier. Et puis « La dame en robe rose ouvrit la porte » et fit part de son inquiétude au sujet du silence prolongé de son frère Raymond. Milo ne va pas cracher sur cette manne inespérée d'autant plus qu'Helen Duffy est ma foi charmante.

Les amateurs avertis l'attendaient ce « Fausse piste » de James Crumley et ceux (dont je suis) qui vont le devenir après sa lecture vont signer des deux mains pour s'accaparer les prochaines parutions à venir. Car ce choix de retraduire les huit romans – après ceux de Ross McDonald – ne peut que satisfaire un lectorat attentif à cette « remise au goût du jour » des œuvres qui ont connu un « destin éditorial chaotique » comme le précise Olivier Gallmeister. Précision importante puisque nous parlons de nouvelle traduction, c'est Jacques Mailhos, une pointure reconnue dans le métier, qui a accepté de relever le défi. Et je me suis senti bien moins seul lorsqu'il avoue « ne connaître l'auteur que de nom. » (lire les entretiens sur Fondu Au Noir) Seconde précision importante, c'est Chabouté qui illustre ce roman lui offrant une stature supplémentaire avec de remarquables dessins en noir et blanc qui collent parfaitement à l'ambiance.

Avec cette enquête Milo va nous conduire aux portes des bistrots, nous allons marcher dans les vomissures, les crachats puis entrer et subir l'atmosphère hallucinée de ces êtres sans passé ni futur et dont le seul présent se trouve là sous leur nez, sur le comptoir cradingue. Ces personnages cabossés par la vie suivent une autre chemin et Milo en fait le sien. Pochard il l'est mais cela ne l'empêche pas de chercher des pistes qui vont aussi le conduire dans un autre milieu, celui de la came. Il va s'en prendre des cuites phénoménales, il va s'en prendre des branlées monumentales mais il va se relever et succomber à la beauté de sa cliente. Où est ce putain de jeunot ?

« Voila ce qu'est notre Amérique ! » semble nous chuchoter bruyamment – tout en nous mettant un pain dans le bide - celui qui a donné un bon coup de pied au cul au roman noir avec son œuvre. Nous mettre le nez dedans. Et garder une bonne poigne pour nous laisser des traces. Une odeur de déshérence. Celle des paumés. Ça pue la mort dans ce pays pourtant si beau et si riche, qui a plus de néons qu'il n'en faudrait si on les réunissait pour foutre le blues à la Voie Lactée. Oui, Crumley nous les dépeint admirablement ces personnages usés, ces restes de vie éclatée où l'amour est illusion, la nostalgie, l'amitié et la bibine des pansements sur une jambe de bois. Quant à l'intrigue, elle est à l'unisson des déboires de Milo. Et quand il s'exprime, c'est avec des mots qui tourbillonnent :

« Je fis la tournée des quartiers est sans but réel en tête – juste une errance aveugle, l'inertie de l'habitude – en me disant que je trouverais peut-être Helen Duffy et que je pourrais lui dire de ne pas gaspiller son argent. Ces gîtes éphémères étaient mon territoire. Veilleurs de nuit soudoyés, chambres truffées de micros. Plaintes murmurées des amours illicites, refrain des ressorts étouffés. Visages ébahis et corps nus qui détalent figés dans l'explosion du flash. Pénis flasques comme des seins de vieillarde. Puis la morne routine du procès : témoignage sous-serment, visages honteux. »

« Fausse piste » est indéniablement le roman noir qu'il faut avoir lu si l'on porte un intérêt au genre polar, à la littérature. C'est une évidence car James Crumley fait partie de ces auteurs qui forcent le respect par son attachement à l'humain, par cette empathie qu'il distille, par son engagement et ce brin de tendresse qu'il introduit entre les lignes. Il parvient à allier à merveille la dérision à un bruissant lyrisme dans cet univers bancal. On sera donc très attentif aux prochaines parutions qui mettront également en scène C.W. Sughrue, un autre enquêteur de la série. Merci aux Editions Gallmeister pour ce coup de maître !

Mention : Pour le plaisir : « Je rentrai chez moi dans ma maison en bois vide, où le ruisseau geignait et les épines d'épicéas crissaient douloureusement contre les fenêtres. »

« Fausse piste »; Editions Gallmeister ; Traduit par Jacques Mailhos ; Date de parution : 1 avril 2016 ; 400 pages.

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