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DESESPEREMENT HUMAINS

Publié le par Bob

DESESPEREMENT HUMAINS

Introduction : « Dis-moi Bob, pourquoi ils sont si tristes dans le Nord ? » Que répondre sans blesser Penny.

Ils sont là. Parce qu'il n'y avait pas d'autre ailleurs. Sur cette digue cernée par des usines crachant leurs saletés, par des usines désertées qui ont craché leurs doses de chomedu, digue avec vue sur les six tours de la centrale nucléaire. Six petits tours et puis ne s’en vont pas. Ils sont une poignée d’abîmés à (sur)vivre là, sur cette digue. Michel, Louis, Jérôme, Cyril, Mona, Gilles et Wilfried traînent leur plaie, leur faux espoir, leur abjection ou leur plainte.

Cette digue a toutes les caractéristiques d'un îlot où la notion d'insularité n'est pas un vain mot. Ce micro territoire du Nord de la France n'a pas d'horizon malgré la mer si proche. Si les démantèlements industriels pour des raisons de rentabilité économique ont déjà accompli leur office, il semble désormais que la nature tente également de déloger les quelques locataires, de finir le boulot. La dune avance, ensevelissant les blockhaus. Va-t-elle leur offrir des funérailles sans grande pompe ? Le sort s’acharne sur eux, c’est ainsi. Que peuvent-ils y faire ? Peut-être se satisfaire de longues heures de pêche en surfcasting, du spectacle des énormes minéraliers prêts à vomir, du réconfort par la présence d’une fille, d’un neveu, de longues traques de phoques un fusil sur l’épaule, d’un recrépissage du mur de la bicoque. Cependant cette digue va devenir le théâtre de projets et d’événements pas très propres. Comme dans ces eaux stagnantes en vase clos où les bestioles se mettent à grouiller et qui, ne trouvant plus rien à se mettre sous la dent, finissent par se dévorer entre elles. Faut bien se sustenter. Ainsi l’auteur donne la parole à chacun des personnages. Et c’est au fil de leurs errances dans cet environnement sauvage et désolé que les liens vont se tisser pour qu'enfin la sale vérité se fasse jour.

L'auteur s'attache à conter le parcours chaotique de ces abîmés de la vie en pénétrant dans leur intimité mais sans une once de compassion, laissant au lecteur le choix de prendre le recul nécessaire. Ces personnages de fiction nous sont si proches qu'un malaise s'installe comme une contagion émotionnelle et nous pataugeons avec ceux qui auraient encore une raison de ne pas sombrer. Si un mince espoir affleure cette poisseuse noirceur, il est vite remisé dans le rayon des illusions perdues. Ce sont ceux qui en étaient pourvus qui vont en payer le prix fort.

« Le chemin s'arrêtera là » met en évidence cette frange de la société qui navigue à l'aveugle, en perte de repères, amputée, oubliée, dépouillée, insultée, se réfugiant dans son repaire qui n'est plus que mirage pour autrui, pour notre société amnésique. Cette mise à nu effrayante est cependant contée avec une infinie décence et des scintillements poétiques malgré les coups de butoir de l'ignominie. Pascal Dessaint nous rappelle, au cas où nous l'aurions oublié, que la nature est belle, souveraine et qu'elle peut abriter non pas des spectres en quête de leur ombre mais des êtres désespérément humains. Ce récit est cruellement éblouissant. Bouleversant.

Mention : Ce superbe bouquin vient de recevoir le Prix Jean Amila-Meckert 2015.

« Le chemin s'arrêtera là », Editions Payot & Rivages, Collection : Rivages/Thriller, Paru en : Février 2015, 240 pages

Pascal Dessaint partage sa vie entre le nord de la France où il est né en 1964 et Toulouse où il vit aujourd'hui, deux univers qui nourrissent son inspiration. Ses romans ont été récompensés par plusieurs prix importants dont le Grand Prix de littérature policière (Du bruit sous le silence), le Grand Prix du roman noir français de Cognac (Loin des humains) et le Prix Mystère de la critique qu'il a reçu deux fois (Bouche d'ombre et Cruelles natures). Sensible aux questions environnementales, marcheur et militant dans l'âme, Pascal Dessaint décrit depuis Mourir n'est peut-être pas la pire des choses (2003) les rapports complexes et parfois ambigus entre l'Homme et la Nature.

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son 07/10/2015 10:45

Le meilleur livre lu en 2015 ! Bouleversant. Super bien construit. Habile. Très noir mais avec une légère pointe d'espoir. Et qq sourires quand même !

La Petite Souris 02/05/2015 11:32

je me le suis acheté d'occase il y a peu, j'en avais eu déjà des échos très favorables , ce que renforce ton avis , et comme quand tu aimes j'aime, alors je sais d'avance le panard que je vais prendre ! ;)

Bob 09/05/2015 17:22

Va falloir que je te file un contact, si tu le souhaites... Ouais je crois bien qu'on était sur les mêmes bancs d'école, près du radiateur et le regard tourné vers le "dehors", vers la fiction car le réel c'est moche ! A plus !