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UNE HAINE PRESQUE ORDINAIRE

Publié le par Bob

UNE HAINE PRESQUE ORDINAIRE

Introduction : « Mais qu'est-ce que c'est que ce bastringue ? » lança, les joues écarlates, mon amie Penny, honorable dévoreuse de polars. Nous étions partis en goguette à la recherche de plusieurs romans noirs. Ca gueulait ferme « C'est pas encore foutu ! ». Nous nous sommes retrouvés au beau milieu d'une manif avec des drapeaux et des slogans. Une pancarte brandie a retenu mon attention « Nous sommes les animaux malades de la peste. » Un peu plus tard dans la journée, j’avais dans ma besace le roman d'un certain Nicolas Mathieu.

Ca s’annonce mal. L’usine est sur le point de fermer. Un paquet de mecs va se retrouver dans une mouise noire. Les Vosges c’est pas la Silicon Valley. Martel n’a pas le cul très propre au niveau de sa gestion financière du syndicat. Il lui faut du flouze. Quant à son acolyte Bruce la brute, bien shooté, il est aussi prêt à tout. Tu piges un peu le topo ?

Dans une ambiance glaciale, les salariés découvrent le démontage de l’une de leurs machines. Dehors les flocons ont tout recouvert et le brouillard givrant fige les âmes maltraitées. C’est un coup de massue supplémentaire dans cette région qui tire un peu beaucoup le diable par la queue. Et on peut s’y emmerder ferme. Les jeunes vous le diront. Cela n’empêche pas deux renards des neiges de tenter un coup qui va les foutre dans un merdier absolu.

L’auteur met en avant cette situation très douloureuse qui affecte toute une ville et en cela c’est un roman politique. C'est un état des lieux de notre société libérale. Je vais pas te ressortir les francs-tireurs du néo-polar .. Alors voici l'usine, le patron, la RH, le représentant syndical, les salariés, leurs familles et leurs faits et gestes. Une conjoncture qui nous est jetée à la face avec des répercussions sur la vie quotidienne des perdants. Haine sous-jacente, fuite, démission, indolence, désordre, indiscipline, férocité. Cette souffrance sociale par l'exclusion est décrite au travers de plusieurs personnages puissamment fouillés. Nous entrons dans le tempo du polar avec Martel et Bruce. Deux êtres qui n'auraient aucune raison de se rencontrer - le grand-père de ce dernier, ancien de l'OAS, le confesse d'ailleurs à Martel - et qui pourtant vont agir en duo jusqu'à une situation extrême empreinte d'une sauvage puérilité. Et Rita qui fait ce qu'elle peut, qui navigue à vue, entre deux coups de binouze, mais qui se bat toujours pour défendre les droits des salariés. Et puis y a Jordan, Lydie, Pierre...

Nicolas Mathieu n'est pas tendre avec ses personnages qui, on le comprend bien, ne sont pas maîtres de leur destin. Mais palpite une profonde empathie pour ces oubliés du système (voir aussi sa bio). S'atteler ainsi à décrire le déchirement c'est pas fastoche et pourtant l'auteur y parvient en offrant un c'est pas encore foutu. C'est tout le talent de cet acrobate qui s'interroge et expose la bêtise puissance dix, la tendresse, la violence et l'amour sans manichéisme, sans jugement avec des dialogues d'une terrible justesse.

  • Qu'est-ce qu'il fait comme travail ton papa ?
  • Mon père, avait rectifié Bruce sans réfléchir.

  • Oui ton père

  • Je sais pas

  • C'est lui qui t'a amené tout à l'heure ?

  • Non.

  • Il n'était pas libre ?

  • Je sais pas.

  • Tu préfères qu'on parle d'autre chose ?

  • Oui.

Nicolas Mathieu a ce ton qui cingle en douceur ou caresse avec vigueur. Un style qui nous fait entrer dans le réel par la poésie . « Aux animaux la guerre » est le roman noir social qui faisait défaut à la littérature noire contemporaine française.

Mention : La liberté d’expression en a pris un sacré coup sur la casquette. « SUIS CHARLIE » a fleuri dans tout l’Hexagone. Des animaux en guerre...

« Aux animaux la guerre », Actes Sud Littérature, Actes noirs, Mars 2014, 368 pages

Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d’histoire et de cinéma, il emménage à Paris où il exerce toutes sortes d’activités instructives et mal payées. Aujourd’hui, il écrit pour un site d’infos en ligne. Aux animaux la guerre, publié chez Actes Sud, est son premier roman.

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Pierre FAVEROLLE 17/01/2015 13:38

Totalement d'accord, Bob. Et superbe billet !

Bob 19/01/2015 16:45

Comment ne pas être "touché" (dans les deux sens du terme) par cette plume qui écorche et grattouille là où ça fait mal... Au plaisir Pierre !

Satraoe 17/01/2015 12:04

Superbe chronique qui me donne envie de découvrir ce livre ! Merci, je le rajoute sur ma liste en espérant qu'il croise ma route !

Bob 17/01/2015 13:31

Merci, un roman est d'autant plus aisé à chroniquer quand il agite nos émotions et surtout notre conscience...