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LIBERTE AU CONDITIONNEL

Publié le par Bob

LIBERTE AU CONDITIONNEL

Penny, mon amie de plus de trente ans (voire plus si affinité), n’a pas pour habitude de mâcher ses mots : « Lis ce truc mecton et prend une leçon d’écriture. Va faire quelques piges dans une cellule, ramasse-toi quelques branlées, retrouve-toi avec un .38 Special sur la tempe gauche et après tu pourras ramener ta fraise. » Elle est comme ça, un tantinet abrupte mais toujours exaltée par son indéfectible passion pour le roman noir. Cerbère des valeurs du genre, Penny ne supporte pas trop les exaltations frénétiques d’une certaine bleusaille qui agite son opus à deux balles comme un streacker traverse la pelouse d’un stade gorgé de gogols. « Là, t’as du très bon, Bunker c’est pas un mariole. »

Max Dembo est en taule attendant sa future libération conditionnelle. Juste avant de franchir la porte il rencontre Aaron. Enfin dehors, il fait la connaissance de son avocat. Un sacré connard avec lequel il va tenter de négocier. Malgré son désir de décrocher, il retrouve ses anciens potes. Son geste de trop va déclencher sa cavale. Mais que peut faire un mec sorti de prison et spécialisé dans le vol à main armée pour se faire du fric ? Il est sur un coup mais retrouve Jerry et Aaron pour monter un braquage.

C’est une expérience troublante que tu vas vivre et pour laquelle je te souhaite de ne pas sortir indemne. Nous sommes dans les pas de Max. La prison est son asile, les détenus sa famille - qu’il n’a pas choisi ? Max a purgé une partie de sa peine en s’adonnant à la lecture. Elle lui a permis d’entrebâiller la porte, d’écarter les barreaux de son enfermement. Il semble prêt à tenter l’aventure de la réhabilitation. C’est toutefois ce qu’il espère car il sait qu’il n’est pas le seul maître de son destin. Ce qu’il va trouver en abordant sa conditionnelle, dès le premier jour, c’est un mur. Encore un mur. En effet, la société a juré qu’un hors-la-loi n’a sa place que hors de la loi, avec les types de son espèce. Alors, il va s’engouffrer dans cet espace pourtant terrifiant qu’il connaît si bien, il va retrouver ses repères et reprendre du service avec ses relations. Dévastés par la drogue et l’alcool, ses potes sont tous en état de survivance. De petits deals en contrôles de leur taux de stupéfiants dans le sang, ils pataugent dans la misère. Au bout du chemin, c’est la prison ou la mort, il le dit et le répète. Dans ce cul-de-sac, il va pourtant poursuivre sa route comme une bête sauvage qui fuit le canon du féroce chasseur.

Max, c’est Edward. Bunker retrace ici une partie de son parcours. « Aucune bête aussi féroce » a été publié pendant ses derniers mois de prison. Une jeunesse torturée dans différentes maisons de correction puis dix-huit années de prison. Un tel vécu a laissé des traces profondes, enfouis, des stigmates qu’il n’étale pas comme un vulgaire chapelet de châtiments. Avec cette écriture à vif qui gifle le système carcéral, il va te projeter dans le pire de ce qu’un être humain peut subir, de ce qu’un être humain peut faire subir aux autres. Mais si Bunker a acquis une telle notoriété c’est aussi grâce à son style qui mêle la description sensitive de son environnement à la perception aiguisée de ses personnages. Ainsi, l’auteur brosse ce portrait de la société scélérate américaine, aussi réaliste soit-elle, avec des touches impressionnistes qui teintent ce très sombre univers. En effet, ce sont des palettes de couleurs, symbole de liberté, qui ont retenu mon attention dans ce texte comme on se fige sur le sourire d’un enfant dans un camp de réfugiés. « Une forêt de néons se mit à vivre. L’auréole de brillance autour de chaque tube grandit au fur et à mesure qu’elle avalait la nuit. Les éclairs intermittents de couleur giclaient comme des spasmes, des bulles de textes illustrés, en tourbillons, en explosions, luisant sur le métal poli des automobiles. Je me mis en marche vers l’ouest simplement parce que c’était là que les lumières brillaient le plus fort. » Cette liberté n’est qu’illusoire. Comment imaginer que l’on peut se sortir de cette fange. Si l’auteur décrit puissamment la sauvagerie, le sang et la désespérance, tu vas également ressentir le doute, la réflexion et le désir latent de rédemption. Cette dualité n’est pas équivoque car le Bien et le Mal n’ont pas choisi leur camp. D’ailleurs, plane encore au dessus de leur tête le ségrégationnisme. Max est ami avec Aaron et doit faire gaffe afin de préserver leur relation. « Des années auparavant, avant que le climat racial n’eût fait naître trop de regards féroces chez les Blancs comme chez les Noirs, nous avions pour habitude de faire toute la longueur de la cour pendant une heure ou deux, ... » Dans cette jungle, on ne survit pas sans amitié, mais aussi indéfectible soit-elle, un ami qui te balance aux flics est un ami mort. C’est une autre facette effrayante des délinquants qui s’égarent dans les couloirs de la violence.

« Aucune bête aussi féroce » est une nourriture littéraire qui se digère péniblement. Parfois faut accepter de se prendre quelques pains dans l’estomac. Comme j’aime ça, je me dois de découvrir ses trois autres œuvres et notamment son autobiographie « L’éducation d’un malfrat ».

Mention : Des choses laides, des mots rayonnants.

« Aucune bête aussi féroce », Editions : Rivages, Paru en : Mars 1992. Traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski, 412 pages.

Edward Bunker (1933-2005) connut des années de prison avant de se voir publier. Il est l'auteur de la célèbre "Trilogie de la Bête" Sa réflexion sur l'univers carcéral, la discrimination raciale et la peine de mort, encore appliquée par trente-cinq Etats, demeure d'une grande actualité. Il a joué des rôles secondaires dans certains films, notamment Le Récidiviste, avec Dustin Hoffman inspiré de son roman Aucune bête aussi féroce, et Reservoir Dogs, de Quentin Tarantino.

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