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QUAND LE YORKSHIRE NE JUBILE PAS

Publié le par Bob

QUAND LE YORKSHIRE NE JUBILE PAS

On ne m’y reprendrait pas. Faut pas déconner. 1974 m’avait filé un tampon énorme. Comme une charge de bison sur un chacal famélique. Et pourtant, j’avais encore faim de Peace. Il m’avait rassasié à outrance, l’enfoiré. Tu vois le gros type éventré dans Le Sens de la Vie des Monty Python. J’étais dans le même sale état. « Ça s’appelle tenter une savante/stupide transition. Eventré, Eventreur, etc. Je sais, je sais... » D’accord, il faut se garder de toute euphorie, éviter les abus de superlatifs, ne pas se monter le bourrichon, surveiller son verbiage, sa sainte syntaxe, son analyse thématique, sa familiarité intempestive. Alors, je me suis préparé. Régime basse calorie, méditation transcendentale, massage zen. La totale. Et je me suis lancé. Comme un gamin dans une usine de chocolats. Ventre à terre.

Toujours le Yorkshire comme dans 1974 et ses fripouilles de flics tordus jusqu’à l’os, jusqu’aux moelles. Ils vont encore devoir se taper des meurtres en cascade. Des putains qu’un éventreur massacre ou maltraite. Bob Fraser, le sergent, et Jack, le journaliste, sont directement touchés par ces évènements. Ils ont fait ami-ami avec des prostitués. Ca, c’est galère. Alors que le Jubilé de la Reine et ses réjouissances s’annonce, le type au tournevis fait encore parler de lui dans un Yorkshire moribond.

« David Peace is God. » Je n’apprendrai rien aux tenants de la pensée du Grand Maître par contre il faut que tu saches inculte ami (et voila, je recommence) que cet auteur s’aborde avec des pincettes et donc avec une approche digne du chasseur de dahus. Sinon tout bascule dans ta petite caboche, tu pleures maman et tu vas finir tes jours dans un CRLV (Centre de Réinsertion des Lecteurs Dévastés). Car (attention, c’est important !), j’ai bien dit car, Peace est à la Littérature Noire ce que David Beckam est à pipolisation du foot. Mesures-tu enfin l’impact de cet homme ? Tu vois, je m’adapte. Le Vent sombre l'a exprimé différemment, aussi, afin de garder toute mon intégrité médiatique, je vais me borner à te donner des pistes afin de maîtriser les fourbes appâts du bonhomme. Voilà le deal.

Tu as peut-être/sûrement palpé du bon roman noir. Ici, c’est tout à fait différent. « Deux secondes, je me roule une Lucky. » PUB. Donc, Pfff..., tu vas devoir te coltiner un boulot d’écriture pas piqué des hannetons. Dans cette histoire, disons-le, rebattue mais réelle, où un serial-killer s’éclate alors que la flicaille en perd ses eaux, il y a des fulgurances. Il y a des personnages qui nagent. Entre deux eaux. Ils naissent de la fibre imaginaire de Peace. Bob et Jack. Un flic désespéré et désemparé, et un journaleux désespéré et... alcoolo. « Tiens, je vais m’envoyer un coup de Four Roses. » Pub. Tous deux engagent une partie de poker afin de toper le meurtrier. Tous deux se tapent des essoreuses* dont ils sont totalement accros. Le premier est marié et ne voit que par son petiot. Le second flashe toujours pour sa dead wife. La promenade va être longue longue (fait chier ce Word qui me rappelle que le mot est répété et ce qui doit bien faire aussi chier Peace), le parcours éreintant. Des fulgurances. Elles traversent le récit comme les étoiles filantes désœuvrées percent un ciel fardé d’été. A Leeds, pourquoi pas... ou ailleurs. Car les gaziers cogitent ferme. Et l’auteur ne se prive pas de te le faire savoir. Les pensées jaillissent, attrape-les au vol. Loupé ! Les meurtres sont au cœur de cette noirceur qui phagocyte tout ce qui l’entoure. Le mal-être de Jack et Bob. Dans ce bordel qu’ils ont sauvagement créé ou subi et qui, comme un cancrelat dégueulasse, se balade dans leur cerveau faisandé. Pas de quoi jubiler. Et ils ne sont pas aidés par le haut du panier de la gente policière. Ces branleurs qui font des ronds de jambe. Obséquieux. A la limite de la flagornerie. Ce sont des impuissants et ils ne soignent pas. Ils mentent comme un marathonien respire. L’Eventreur respire. Il tue. Eventre. Et le Yorkshire tremble. Le Yorkshire qui peine à sortir la tête de l’eau. Région atteinte de plein fouet par la crise.

Le Mal transpire. Les coulées de sueur. Qui est l’Eventreur ?

Les corps violentés de ces femmes. Les esprits violentés de ces hommes. Désarmé tu vas être. Puisque Peace en a décidé ainsi. Auras-tu la force de le suivre ? Ne pas céder. Car son intention première est de dire toute la vérité d’une situation dans un contexte particulier. Pour toi, moi. Pour nous.

Oui, David Peace dépèce l’âme, martèle l’Etat et ses coreligionnaires. Ses attributaires. Maniant le couteau, le pinceau ou le doigt, il peint les contours d’une sale société aux citoyens amochés, la portraiturant avec ses outils. Avec ses accès de colère et d’accablement, de noblesse et de déraison. Pour le pire et sans le meilleur. Afin que surgisse l’entendement. Ne pas oublier. Auguste tâche. Les mots s’étirent, s’effilochent, se suturent, s’agitent, gonflent, explosent, pingponguent. Comme celles de Bob et Jack, notre pensée vacille, s’embrume. My God.

1977, 77. 7. Sept. Septénaire. Chiffre magique. Lis 1977 de Peace bon sang, Peace le Sorcier du Yorkshire.

* Prostituées

Note : 5/5

Mention : Toutes mes excuses à ceux que j’aurai offensés. Ne déconne pas, pense à lire 1974 avant celui-ci. Tiens, cadeau ! le titre que j’ai autocensuré : BOB, JACK, LES PUTES ET LE JUBILEE.

Titre : 1977 ; Collection Rivages/Thriller ; Parution : 02/03 ; 359 pages ; Traduction de l'anglais : Daniel Lemoine

David Peace est né en 1967 dans le Yorkshire, en plein pays minier. Sa jeunesse est marquée par les crimes de l’Eventreur du Yorkshire, qui constituent la trame et l’inspiration de sa tétralogie noire. Après la victoire de John Major en 1992, il quitte le Royaume-Uni et s’installe à Tokyo.

Commenter cet article

Bob 23/08/2014 21:19

Quand je reprends l'avis d'un lecteur qui dit que Peace se prend pour Ellroy, que c'est nauséeux, mal écrit et obsessionnel, je jubile d'avoir un tant soit peu saisi l'univers de ce grand auteur.

Fabe 22/08/2014 17:47

Ceux qui n'ont pas lu ça ont tout raté ! et attends d'avoir lu la suite ...